Contrôle fiscal : et si on reconnaissait enfin le travail des agents ?
Le contrôle fiscal est régulièrement présenté comme un enjeu majeur de justice fiscale, de financement des politiques publiques et de crédibilité de l'action de l'État.
Pourtant, lorsqu'il est question de son avenir, le débat porte le plus souvent sur les outils, les méthodes, les indicateurs ou encore les nouvelles technologies. Beaucoup plus rarement sur celles et ceux qui, chaque jour, mettent en œuvre cette politique publique.
Depuis plusieurs mois, plusieurs travaux montrent que le contrôle fiscal est à un moment charnière.
En décembre 2025, la Cour des comptes publiait un rapport consacré à la lutte contre la fraude fiscale. Elle y soulignait notamment la nécessité de mieux piloter cette politique publique et d'améliorer l'évaluation de son efficacité.
Quelques mois plus tard, la DGFiP présentait les conclusions de son groupe de travail consacré à la formation continue dans la sphère de la sécurité juridique et du contrôle fiscal, avec l'objectif de mieux accompagner les nouveaux vérificateurs et d'harmoniser les parcours de formation.
Ces travaux sont certes utiles. Ils traduisent une prise de conscience des évolutions que connaît le contrôle fiscal. Mais ils laissent ouvertes des questions essentielles.
Car derrière les stratégies, les outils ou les parcours de formation, il y a une réalité que les agents connaissent bien : la qualité du contrôle fiscal dépend avant tout des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier.
Le contrôle fiscal ne manque pas de compétences, il manque de reconnaissance
Les vérificateurs exercent l'un des métiers les plus techniques de la DGFiP.
Ils doivent maîtriser un droit fiscal en constante évolution, conduire des investigations parfois complexes, analyser des situations économiques et comptables, sécuriser juridiquement leurs procédures et faire face à des interlocuteurs parfois spécialisés, souvent seulement capables de critiquer la forme plus que le fond mais toujours plus vindicatifs.
Cette expertise de haut niveau que l'on exige d'eux est-elle aujourd'hui valorisée à la hauteur des responsabilités qu'elle implique ?
L'attractivité des métiers du contrôle fiscal est malheureusement un sujet récurrent. Les difficultés de recrutement et surtout de fidélisation ne peuvent être expliquées par la seule question de la formation.
Les agents attendent aussi une reconnaissance de leur expertise, de leurs responsabilités et de leur engagement.
Ils attendent des parcours professionnels lisibles, des perspectives de carrière attractives et une véritable politique de valorisation de ces métiers.
Concrètement, cela suppose de repenser les débouchés de carrière des cadres A, y compris dans la sphère fiscale, alors qu'ils vivent un déclassement organisé de leur corps. L'accès aux emplois d'administrateur devient de plus en plus restreint, tandis que les possibilités d'accéder aux fonctions de direction se réduisent à peau de chagrin. Dans ce contexte, le devenir des inspecteurs doit être posé. L'accès au grade d'inspecteur divisionnaire doit a minima devenir un passage beaucoup plus largement accessible au cours de la carrière et ne pas rester une promotion réservée à quelques-uns ou intervenant en toute fin de parcours. Il faut donc être imaginatif pour construire de véritables perspectives d'évolution, plutôt que de laisser les agents les plus expérimentés sans débouchés à la hauteur de leur expertise.
Cela suppose aussi que l'expérience acquise en contrôle fiscal soit mieux prise en compte dans les épreuves d'inspecteur principal : les épreuves restent encore trop centrées sur des profils transverses, au détriment de celles et ceux qui ont fait le choix du contrôle fiscal.
Valoriser ce métier, c'est finalement reconnaître la place de la LCF (lutte contre la fraude) et de l'investigation dans le travail des vérificateurs et leur ouvrir de vrais débouchés de carrière plutôt que de les cantonner dans un rôle de sachants. Maîtriser le droit fiscal ne fait pas d’un agent un « petit technicien » incapable de prendre de la hauteur mais, au contraire, l’expertise acquise dans le contrôle doit pouvoir ouvrir à des fonctions d’encadrement et de direction, y compris aux plus hauts niveaux de responsabilité.
Former les agents est indispensable. Leur donner envie de construire durablement leur parcours dans cette filière l'est encore plus. Mais nos décideurs en ont-ils la volonté politique ?
Le travail réel ne se résume pas à des indicateurs
Le rapport de la Cour des comptes insiste sur la nécessité d'améliorer le pilotage de la politique de contrôle fiscal. L'objectif est légitime mais une question mérite d'être posée : quels effets produisent aujourd'hui les indicateurs sur l'organisation du travail dans les services ?
Depuis plusieurs années, les brigades évoluent dans un environnement où les objectifs chiffrés occupent LA place essentielle; nombre de contrôles, délais, montants redressés, tableaux de bord... Ces données sont sans doute utiles pour piloter une politique publique mais elles deviennent plus discutables lorsqu'elles finissent par dicter, imposer les priorités du travail quotidien.
La qualité du contrôle fiscal ne se mesure pas uniquement au nombre de dossiers traités ou au montant des rappels.
Elle repose aussi sur la qualité de l'analyse, la solidité juridique des procédures, la pertinence des investigations, la prévention du contentieux et le temps consacré à la transmission des savoirs.
Le risque d'un management trop centré sur les chiffres est de réduire progressivement les marges de manœuvre professionnelles pourtant indispensables à l'exercice du métier.
Plus les outils évoluent, plus l'expertise humaine compte
La DGFiP investit fortement dans le criblage, l'exploitation des données et les outils numériques, notamment avec le développement de l'intelligence artificielle.
Ces évolutions peuvent évidemment améliorer la détection des risques et permettre de mieux cibler les contrôles. Mais elles ne rendent pas l'expertise humaine moins nécessaire, au contraire.
Un outil peut identifier une anomalie. Il ne conduit pas un entretien, ne construit pas un raisonnement juridique et n'apprécie pas à lui seul la complexité d'une situation.
Le développement du data mining et de l'IA doit donc être pensé comme un appui au travail des vérificateurs et non comme un substitut à leur expertise.
Plus les outils deviennent sophistiqués, plus il est nécessaire de disposer d'agents formés, expérimentés et reconnus pour les utiliser avec discernement.
Former, c'est aussi laisser le temps d'apprendre
La DGFiP souhaite développer le tutorat et renforcer les parcours de formation.
La CFDT Finances Publiques partage pleinement cette ambition. Cependant, un tutorat de qualité ne se décrète pas.
Il suppose des agents expérimentés disponibles, des chefs de brigade pouvant accompagner les nouveaux collègues, des temps d'échange, de relecture et de partage d'expérience. Autrement dit, il suppose des collectifs de travail qui disposent des moyens nécessaires pour transmettre leurs compétences.
Former un nouveau vérificateur représente un investissement pour l'avenir.
Encore faut-il que cet investissement soit reconnu dans l'organisation du travail et pris en compte dans les objectifs assignés aux services.
Réussir le contrôle fiscal, c'est investir dans les agents
Pour la CFDT Finances Publiques, la réussite du contrôle fiscal ne pourra pas reposer uniquement sur une meilleure programmation, de nouveaux outils ou des parcours de formation rénovés.
Elle suppose une politique globale de reconnaissance des métiers.
Cela passe par des effectifs à la hauteur des missions, des parcours professionnels attractifs, une véritable reconnaissance de l'expertise acquise, du temps consacré au tutorat et à la transmission des compétences, ainsi qu'un mode de pilotage qui fasse davantage confiance à l'intelligence professionnelle et collective des équipes.
Le contrôle fiscal constitue un investissement essentiel pour notre pays. Investir dans les outils est nécessaire. Mais investir dans les femmes et les hommes qui font vivre cette mission de service public est indispensable.
Parce qu'au fond, le contrôle fiscal ne manque pas de compétences. Il manque juste de reconnaissance.